Naissances triples : « tri jumeaux », trois jumeaux ou triplés du XVIIème au XXème siècle

Du XVIIème au XVIIIème siècle, les femmes accouchaient à la maison, souvent en position debout, assise ou accroupie chez elles, avec l’assistance d’une voisine, d’une amie, d’une matrone, d’une ventrière ou d’un sage-femme. Longtemps, les hommes ne pouvaient pas assister à l’accouchement qui était inscrit dans l’intimité des femmes et se voulait strictement féminin. N’étaient ni-même autorisés les médecins, qui étaient des hommes. Les sages-femmes, qui avaient acquis leur savoir de génération en génération, utilisaient principalement des pratiques traditionnelles, s’appuyant sur des recettes de grand-mères, potions et remèdes naturels, les saignées, qui parfois s’avéraient dangereuses pour la mère et l’enfant. A partir du XVIIIème siècle, les médecins ont commencé à intervenir grâce à l’avènement de la médecine moderne et une meilleure connaissance de la gestation et de l’accouchement. Petit-à-petit, les accouchements ont été médicalisés et la prise de conscience de l’importance de l’hygiène a permis d’éviter les complications, les infections et de faire baisser les taux de mortalité maternelle et infantile.

Les grossesses multiples qui étaient très rares, étaient fortement redoutées par les femmes qui savaient le risque qu’elles encouraient, autant pour elle que pour leurs bébés. Le taux de mortalité maternelle et infantile était encore beaucoup plus élevé en cas de grossesses multiples. De plus, les médecins, les sages-femmes, les matrones, de l’époque ne disposaient pas encore des technologies pour détecter le nombre d’enfants dans le ventre d’une femme. Ils s’appuyaient sur des signes, des croyances…

Les femmes accouchaient à domicile, sans assistance médicale. Les sages-femmes et les matrones avaient pour mission de surveiller l’avancée de la grossesse mais leur rôle était imité par l’absence de savoirs et de techniques qui les empêchaient de détecter les complications.

Les grossesses multiples étaient considérées comme des anomalies et les scientifiques de l’époque étudiaient de près ces naissances qui restaient très exceptionnelles et fascinantes, pour comprendre les mécanismes de la reproduction et la gestation.

François Mauriceau (1637-1709) était un chirurgien français très instruit, le premier accoucheur de la maternité de l’Hôtel-Dieu à Paris, le précurseur de l’obstétrique moderne. Il a publié ses ouvrages en français, la langue vulgaire de l’époque, abandonnant le latin qui était la langue de l’Eglise et du Pouvoir, ce qui a permis aux sages-femmes d’accéder au savoir savant afin de maîtriser les techniques d’accouchement en cas de complication. Dans son ouvrage Observations sur la grossesse et l’accouchement des femmes et sur leurs maladies et celles des enfants nouveau-nés (1695 et 1708, deux tomes), François Mauriceau dénonce le manque de compétences des sages-femmes et de certains chirurgiens. Et il insiste sur l’application de mauvaises méthodes obstétricales en précisant que certaines femmes et certains enfants n’auraient pas dû mourir… Progressivement s’est produite une prise de conscience du rôle et de l’implication des médecins dans les accouchements.

C’est au XVIIIème siècle que la position en décubitus dorsal (allongée sur le dos) fait son apparition. Elle est introduite par François Mauriceau. D’après certaines sources, le roi Louis XIV aurait préconisé cette position et aurait fait appel à François Mauriceau pour l’accouchement de sa maîtresse, afin d’assister pleinement à la naissance de son enfant.

Sur ses 700 Observations cliniques d’accouchements difficiles tirés de sa propre expérience sur 36 ans d’exercice, seulement deux accouchements de triplés sont relatés :

Le 06 novembre 1675

François Mauriceau accouche une femme dont la grossesse est au terme de 8 mois. Les 3 enfants sont arrivés dans la posture naturelle, la tête la première. Chacun avait son propre placenta (arrière faix). Le chirurgien rappelle qu’une tel accouchement pouvait se dérouler sur plusieurs jours, et que pour éviter cela, il fallait rompre la poche des eaux pour chacun des enfants suivants. Dans ses observations, il évoquait quelque fois la vie intime de ces femmes, leurs craintes quant à leur grossesse, l’accouchement, leurs croyances… Ici il souligne la force de son mari, hémiplégique, capable de procréer, et trois d’un coup, malgré la maladie. Aussi cette observation montre la fragilité des bébés issus d’une grossesse triple qui avaient très peu de chances de survivre. Dans ce cas, les trois bébés n’ont malheureusement pas survécu.

Le 24 août 1668

Dans ce second cas, François Mauriceau intervient après la sage-femme et un confrère chirurgien qui a déjà délivré le premier bébé, une fille vivante. La femme est déjà bien affaiblie, presque mourante. François Mauriceau réussit à sortir le second et se rend compte à ce moment-là de la présence d’un troisième bébé, qui était déjà mort depuis trois semaines. Malheureusement, les deux autres enfants n’ont pas survécu.

En 1794, Jeanne Juste, épouse de Bernard Degert, tisserand, tous deux domiciliés à Gaujacq, dans les Landes, donne naissance à trois enfants en trois jours :

  • le 10 septembre 1794 à 14H : Marie Degert qui décèdera 4 jours plus tard, le 14 septembre 1794
  • le 11 septembre 1794 à 20H : Jean Degert qui décédera deux mois plus tard, le 18 novembre 1794
  • le 12 septembre 1794 à 8H : Jeanne Degert

Le 6 décembre 1794, son mari décède. Jeanne se retrouve seule. Un représentant du peuple, nommé Monestier, envoyé par la Convention du département des Basses Pyrénées, vient en aide à la mère, et récompense cette fécondité. On lui attribuera le reste de sa vie le sobriquet de « La Monestière », qui sera aussi destiné à sa fille Jeanne.

Le 10 juillet 1849, Marie Dutilh, domiciliée à Gaujacq, déjà mère de 4 enfants naturels accouche de trois enfants jumeaux :

  • Pierre Dutilh, né le 10 juillet 1849 à 5H qui décédera le 18 octobre 1849, âgé de 3 mois
  • Jeanne Dutilh, née le 10 juillet 1849 à 5H qui décédera le 11 juin 1850 à l’âge d’à peine 1 an
  • Jeanne Dutilh, née le 10 juillet 1849 à 5H qui décédera le 12 novembre 1851, âgée de 2 ans

(sources : L’Eclaireur des Pyrénées, 15/07/1849).

Notons que très souvent, dans de tels cas, les familles étaient souvent confrontées à des défis financiers et sociaux considérables. Jeanne Juste qui a perdu son mari après la naissance de ses trois jumeaux, a dû élever seule ses trois bébés. Marie Dutilh s’est retrouvée dans la misère, tous ses enfants étant naturels donc sans père.

Le 11 février 1802, René Mézière, âgé de 22 ans, berger d’un troupeau de moutons, épouse Louise Laze, âgée de 32 ans, à Mézangers en Mayenne. Il faudra attendre 1807 pour que Louise tombe enceinte. Elle accouche le 17 juillet 1808 de trois garçons : Louis, Jean et Thomas. Malheureusement aucun ne survivra, Louis et Thomas deux jours après leur naissance et Jean le lendemain. Louise décédera des suites de couches le lendemain à l’âge de 38 ans. En 1809, René se remarie avec Françoise Houassin qui lui donnera 4 enfants. Le cinquième enfant sera mort né le 5 avril 1818, et deux jours plus tard, Françoise décédera des suites de couche.

Les accouchements de triplés arrivaient bien souvent quand la femme avait déjà des enfants et quelques fois des jumeaux, ce qui faisait que la famille déjà nombreuse se classait parmi les familles très nombreuses, ce qui aggravait leur situation financière. C’est pourquoi de nombreux journaux médiatisaient l’évènement en faisant appel à la générosité des gens du village, du quartier, des lecteurs, … pour venir en aide à ces familles qui n’avaient pas prévu l’arrivée simultanée de trois enfants dans le foyer.

En 1942, Mme Quenne demande de l’aide pour se procurer une voiture d’enfants pour jumeau (poussette), Mme Tinot demande de l’aide pour un logement, le sien étant un appentis humide et froid… L’arrivée inattendue de ces enfants pouvait mettre les familles en péril financier. André Négis, journaliste au Petit Provençal, dénonce en 1929 le manque de prise en charge par l’Etat, pour ces familles qui s’appauvrissaient en accueillant trois enfants de plus dans leur maison, devenue trop petite.

Le petit Troyen, 22/04/1931
Le Réveil du Nord, 19/09/1942

L’Aurore,12/08/1952
Le Phare de la Loire, 13/12/1935
Le Journal, 08/04/1936
Le Petit Provençal, 22/03/1926

En somme, si les grossesses multiples au-delà de deux enfants étaient des événements marquants, elles étaient aussi considérées comme des évènements risqués avec des conséquences souvent dramatiques pour les mères et les enfants. Fort heureusement, aujourd’hui, les soins prénatals, les échographies, la surveillance, les possibilités de programmer l’accouchement, de pratiquer la césarienne permettent de minimiser les risques pour la mère et ses enfants. Des aides sont aussi accordées par l’Etat, allocations, primes de naissance sans oublier le congé maternité, le congé parental…

Un grand pas dans l’Histoire ! N’oublions pas tous ces hommes et femmes qui se sont battus pour défendre la médecine moderne, le droit à des aides financières pour ces familles nombreuses, dont seul le père travaillait.

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