Françoise Mézière, institutrice guillotinée pendant la Terreur en Mayenne (1745-1794)

Une jeunesse tourmentée par les deuils

Françoise Mézière est née le 20 août 1745 à Mézangers en Mayenne, dans la ferme La Molorière. Son père René Mézière, originaire d’Evron (53), était cultivateur et s’est installé à Mézangers juste après son mariage avec Françoise Rousseau, originaire de la région de Châtres (53). Ce couple de jeunes cultivateurs, laboureurs était au service du Seigneur du Château du Rocher de Mézangers et de l’Abbaye des Bénédictins d’Evron, Notre Dame de l’Epine, avec qui ils avaient contracté un bail. Cette famille chrétienne très croyante était une honorable famille qui recevait souvent des marques de sympathie.

René et Françoise eurent six enfants, trois filles et trois garçons, tous nés à la Molorière :

  • René Charles, né en 1736
  • Thérèse Jacquinne, née en 1739
  • Pierre François, né en 1741
  • François Jean, né en 1743
  • Françoise Jeanne Jacquinne, née en 1745
  • Marie-Anne, née en 1747
Roue d’ascendance Françoise Mézière Heredis (en cours de réalisation par E. Chédor)

En 1749, le grand-père de Françoise, Pierre Mézière, cultivateur, épuisé par toutes ces années de labeur à la métairie du Pommaugé qu’il exploitait, tout près de La Molorière, se retira avec sa femme Jacquinne Leguy. Ainsi, ils traversèrent le ruisseau de Dinard qui marque la frontière entre Evron et Mézangers, pour s’installer avec bienveillance chez leur fils à La Molorière, auprès de leurs petits-enfants. Pierre avait 67 ans. A cette époque, le bonheur régnait à la Molorière, la famille vivait harmonieusement jusqu’à ce que Françoise Rousseau tomba gravement malade. Elle décéda le 3 mai 1749, à l’âge de 33 ans. Elle était un bel exemple de foi et de résignation chrétienne. Dès lors, la grand-mère Jacquinne se chargea de l’entretien de la maison et s’occupa de toute la famille, ce qui l’épuisa considérablement. Françoise n’avait que 4 ans quand elle perdit sa mère.

René Mézière se remaria très rapidement, le 3 novembre 1749 à Evron avec Marie Heurtebise, veuve de Joseph Chevreuil. Ensemble il eurent trois garçons :

  • Raphaël Jean, né en 1750
  • Gabriel Joseph, né en 1752
  • Jean Pierre, né en 1753

Le 31 juillet 1752, le grand-père Pierre Mézière, fort apprécié dans le village, décéda.

En 1753, la famille s’installa dans une grange. La ferme tombant en ruines fut démolie. Le Cellerier de l’Abbaye d’Evron prit en charge la restauration de la ferme. Les liens entre René Mézière et l’Abbaye se resserrèrent au point que le petit dernier de la ferme Jean eut pour parrain le curé de Mézangers, M. Pélisson et pour marraine, la sœur du Cellerier.

Début 1754, Thérèse, la sœur aînée de Françoise tomba gravement malade et décéda. S’ensuivirent une série de deuils à la Molorière :

  • Marie Heurtebise en mai 1755 la femme de René,
  • leur fils, le petit Gabriel le 22 janvier 1758,
  • Jacquinne Leguy, la grand-mère le 22 juin 1760.

Françoise n’avait que 15 ans lorsqu’elle se retrouva la seule femme vivant à la ferme avec sa petite sœur Marie Anne. Toutes ces épreuves, ces deuils auxquels elle devait faire face dès son plus jeune âge étaient certainement à l’origine de son courage inégalable et de sa grande piété.

En 1758, René, qui ne put assumer seul sa métairie et sa famille nombreuse, épousa Marie Coutelle, célibataire, sans enfant, qui venait de la Voisinière, petite closerie située à deux kilomètres de la Bellengerie à Evron où vivait le frère de René, Pierre Mézière. Cette ferme appartenait jadis aux Jacobins de Laval et elle devint la propriété de Sébastien Gigan, marchand cloutier à Evron.

Fermes habitées par les proches de Françoise Mézière
Carte uMap, entre Evron et Mézangers, E. Chédor

Pierre, marié à Jacquinne Hervé avait douze enfants, dont un, nommé Jacques Mézière, qui devint le successeur de son cousin Jacques Gigan à la cure de Saint-Léger, après son vicariat à Evron. Marie Gigan, la mère de Jacquinne Hervé était la demi-sœur de Sébastien Gigan qui avait un fils : Maître Jacques Gigan, curé de Saint-Léger, qui succéda à son oncle Jacques Joseph Gigan, prêtre.

Les familles Gigan et Mézière s’entendaient très bien, Françoise aimait passer du temps chez son oncle qui était aussi son parrain en compagnie de ses cousines Renée, Jeanne et Marie. C’est ainsi que la famille Gigan, belle famille de Pierre Mézière apprirent à connaître Françoise.

Les frères et la petite sœur de Françoise, René, Marie-Anne et Pierre quittèrent la Molorière pour se marier, respectivement en 1763, 1766 et 1770. Françoise se retrouva seule avec son père, Marie Coutelle, son frère François et ses jeunes demi-frères Raphaël (mariage en octobre 1778) et Jean Pierre (mariage en juin 1778).

Signatures du père René Mézière et de ses enfants au mariage de Jean 1778
Signatures du père René Mézière, de son frère Pierre et de ses enfants au mariage de Raphaël en 1778

Françoise était une ardente besogneuse à la maison comme à la ferme. Chaque membre de la famille Mézière savait signer, ce qui était très rare à l’époque. Un indicateur qui nous permet de déduire qu’ils allaient certainement à l’école catholique, bénéficiant d’un enseignement religieux.

Une nouvelle vocation : maîtresse d’école

Vers 1770, Françoise fut recommandée par le prêtre Jacques Gigan pour devenir auxiliaire afin d’aider la maîtresse d’école de Saint-Léger, Mademoiselle Marguerite Coutelle, parente de Marie Coutelle.

Cette école de filles avait été créée par le curé de Saint-Léger, M. Dioré, qui avait consacré une partie de sa fortune à la fondation de cette école. Jacques Gigan, qui le succéda comme curé de Saint-Léger, appela Françoise pour ce poste d’auxiliaire et demanda à son père René son consentement. Le fermier, triste de voir partir sa fille de la ferme consentit puisqu’il savait que c’était le souhait de Françoise.

A ce moment, Françoise reçut l’éducation nécessaire à sa nouvelle vocation par les sœurs de la Chapelle-au-Riboul à Evron. En plus de lui apprendre le métier de maîtresse d’école, on apprit à Françoise à soigner, prendre soin des malades. A Saint-Léger, on souhaitait une maîtresse d’école, qui soit aussi une sœur de charité. Et par sa piété et tout l’ensemble de sa conduite, Françoise Mézière méritait bien ce titre de sœur de Charité. Son attachement à la religion, et son horreur pour les excès qui se commettaient, suffisaient pour lui mériter les honneurs de la persécution.

L’église abbatiale d’Evron avec sa haute flèche en ardoise dressée d’une croix à 70 mètres construite en 1606 et détruite en 1901 car elle menaçait de tomber.

Fin 1771, Françoise quitta l’Abbaye Notre Dame de l’Epine et la Molorière, se sépara des Sœurs de la Chapelle au Riboul puis s’installa à Saint-Léger où commença pour elle une nouvelle vie. Cependant, les choses ne se passèrent pas comme prévu. Mademoiselle Coutelle s’éteignit rapidement, Françoise ne devait être qu’auxiliaire. Or le curé Maître Gigan lui confia la Direction de l’école ainsi que le soin des malades de la paroisse. Françoise accepta et accomplit avec succès son rôle, celui d’instruire et de catéchiser. Françoise enseignait la lecture, l’écriture, fit réciter les prières, parlait de Dieu et emmenait ses élèves à la messe chaque mercredi et chaque samedi. Les élèves l’appréciaient beaucoup, Françoise prenaient de leurs nouvelles quand elles quittèrent l’école. Puis chaque soir, elle rendait visite aux malades, les réconfortait puis les soignait. Elle encourageait, donnait espoir, toujours dans la foi à Dieu.

A Saint-Léger, elle retrouva des cousins, des oncles et tantes du côté maternel. Puis pendant les congés, elle ne manquait pas de retourner voir son père, se recueillir sur la tombe de sa mère puis rendre visite aux sœurs de la Chapelle-au-Riboul.

Puis s’ensuivit de nouveau une série de deuils :

  • En 1782, son frère aîné René décéda près d’Orléans.
  • En 1786, son frère Pierre décéda à Evron.
  • En 1787, Pierre Mézière, son parrain décéda.
  • A l’aube de la Révolution, le 2 janvier 1789, Marie Coutelle décéda laissant René seul, qui laissa sa ferme à son fils Raphaël et finit ses jours chez son fils Jean.

La Révolution et la Constitution Civile du Clergé

Puis ce fut la Révolution et la Constitution Civile de 1790. Les curés et les évêques étaient invités à prêter « en présence des officiers municipaux, du peuple et du clergé, le serment d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout son pouvoir la constitution ». Maître Jacques Gigan, comme la moitié des curés de France, refusa de signer le serment. Sur 651 prêtres réputés fonctionnaires que comptait alors la Mayenne, il n’y eut que 108 assermentés (qui avaient prêté serment).

Source : Gallica.bnf.fr, Bibliothèque nationale de France

Le curé Maître Jacques Gigan devint donc aux yeux du Syndic d’Evron un insermenté, un non-jureur et un réfractaire. Dès lors, il écrivit aux Municipaux de Saint-Léger qui devaient accueillir comme il se devait leur nouveau curé, M. Heurtebize, un curé assermenté qui avait prêté serment.

Les paroissiens de Saint-Léger résistèrent et réservèrent un terrible accueil à ce nouveau curé, jusqu’à émettre des coups de fusils qui éclatèrent sous sa fenêtre. Tous les paroissiens soutinrent leurs curés et se révoltèrent dans les campagnes, Françoise admirait la noble attitude et le courage de tous ces prêtres. Des pétitions se mirent en place au nom de la liberté religieuse et à travers lesquels les paroissiens manifestèrent leur volonté de rester fidèles aux lois mais de refuser les nouveaux prêtres jureurs, les « intrus », qui vinrent troubler les paroisses du district.

Les curés furent envoyés en prison, ce fut le cas de Maître Jacques Gigan.

Françoise Mézière qui soutenait les prêtes exilés fut elle aussi expulsée de sa classe, refusant de prêter serment, alors qu’elle n’appartenait à aucune Communauté religieuse. Saint-Léger devint le refuge des prêtes persécutés : MM. de Savignac, Jammet, Ripault, Renard, Burin.

Si elle n’enseignait plus, Françoise continuait de soigner les malades.

En 1791, la petite sœur de Françoise décéda à Mézangers.

La Terreur et le triste destin de Françoise

1793, c’était la Terreur. Les Vendéens pénétrèrent dans la forêt de la Charnie. Françoise ne vivait plus à Saint-Léger mais sur la route de Sainte-Suzanne, à la Baillée, à proximité de fermes où se réfugiaient des prêtres persécutés. Des vendéens blessés se réfugiaient dans la forêt et apprirent qu’une « sœur de charité très adroite à traiter toutes sortes de plaies » vivait non loin de là. Deux vendéens frappèrent à sa porte. Françoise les accueilla, les soigna et leur transmetta des médicaments. Sa charité s’étendait à tous et ne connaissait pas d’obstacle. Le lendemain, des gendarmes les arrêtèrent puis les interrogèrent sur la provenance de leur remèdes. Les Vendéens nommèrent la sœur de charité puis furent emmenés à la prison d’Evron. Puis ces gendarmes arrêtèrent Françoise Mézière qu’ils emmenèrent également à la prison. (Version de l’Abbé Gernigon. Dans d’autres versions, c’est Françoise qui se déplace au secours des deux vendéens cachés dans une cabane dans la forêt)

Françoise était seule et prit conscience de la gravité de la situation mais c’était avec courage qu’elle se préparait au pire. Elle pensait à ses proches, les Sœurs de la Chapelle-au-Riboul, se souvenait de tous ces bons moments. Le procureur syndic d’Evron écrivit les faits à l’accusateur public Volcler et lui indiqua qu’il lui envoyait ces trois individus pour « faire instruire leur procès et requérir contre eux la juste punition de leurs forfaits. »

Le 4 février 1794 matin : la charrette escortée par des gendarmes quitta Evron pour Laval, Françoise savait qu’elle ne reviendrait jamais. La nouvelle commença à se propager à Mézangers et à Saint-Léger, terrorisant les habitants.

Le 5 février 1794 : Volcler fit ses conclusions et le Tribunal condamna. Accusation sans défense, aucune justice, tel était le procédé à cette époque. Le jugement fut exécuté sur le champ.

Jugement de la commission militaire révolutionnaire du 17 pluviôse an II…. La commission révolutionnaire déclare: Françoise Mézière, ci-devant sœur de charité de la commune de Saint-Léger (Mayenne), atteinte et convaincue d’avoir, pendant neuf jours, nourri deux brigands réfugiés eu une loge, et même pansé religieusement les blessures d’un (sic) et lui avoir procuré tous les secours dont elle était capable. En conformité du refus de prestation de serment de fidélité aux lois de la patrie, d’avoir, comme une autre vipère de l’engeance sacerdotale, vomi mille fois les invectives les plus outrageantes contre le système républicainLa commission condamne à mort. Et sera le présent jugement exécuté sur le champ.

Françoise fut envoyée à la guillotine le soir même sur la Place au Blé à Laval.

Françoise fit aux juges une profonde révérence en les remerciant de l’envoyer à son Dieu. Et c’est ainsi qu’une des brutes qui la jugeaient répliqua :  » Puisque tu vas voir ton bon Dieu, fais lui mon compliment. »

« Françoise quitta le Tribunal, entra dans une double haie de gardes nationaux en armes, elle marcha courageusement. Devant elle, sur la place au Blé, face au palais de justice, se dressa l’échafaud. Elle arriva au pied de l’infernale machine, la toilette des condamnés fut terminée. Un dernier coup d’œil : la guillotine était prête, le bourreau attendait. Calme, souriante, une victime s’avança. C’était Françoise Mézière ; elle donna sa dernière leçon, la leçon du martyr. Son front s’inclina, le couperet s’abattit. Dieu reçut aussitôt l’âme de celle qui fut, à Saint-Léger, institutrice et sœur de charité. Peu de temps après l’exécution, le corps de la suppliciée fut recueilli, chargé sur une charrette, et mis en terre dans les landes de la Croix Bataille, où il attendait le jour de la Résurrection. »

Tous ses biens meubles et immeubles furent confisqués au profit de la République.

Le registre de la commission révolutionnaire fournissait la preuve authentique d’un serment arbitraire, le jugement rendu contre Françoise Mézière portait que l’accusée avait refusé de prêter serment de fidélité aux lois de la patrie. Or Françoise Mézière n’appartenait à aucune congrégation religieuse. La commission révolutionnaire qui fit couler tant de sang dans le département de la Mayenne, demandait quelquefois aux personnes soupçonnées de n’être pas attachées au régime de la Terreur, des serments dont elle fixait elle-même les termes. Pendant la Terreur, des serments arbitraires étaient ainsi exigés. Il n’y avait aucune uniformité entre ces serments divers, ils variaient non seulement selon les localités, mais aussi d’un jour à l’autre dans le même lieu. Quelquefois c’était le serment de liberté égalité, d’autres fois serment de fidélité à la république, ou bien promesse de renoncer à la religion,… Françoise Mézière ne fut pas seulement martyre de la charité, mais elle versa aussi son sang pour ne pas renoncer à Jésus Christ.

Le 19 juin 1955, le pape Pie XII béatifia Françoise Mézière avec les 14 martyrs de Laval le 19 juin 1955, en même temps qu’un curé et trois religieuses également guillotinés en 1794.

Tableau de René-Victor Livache, huile sur toile, XXe siécle

Dans l’église de Mézangers, sur la droite se dresse la statue de Bienheureuse Françoise Mézière, vêtue comme une sœur de Charité, un livre dans la main droite qu’elle serre contre elle et dans l’autre main un parchemin, qui caractérisent son rôle de maîtresse d’école. La croix autour de son cou est le signe de sa grande foi à Dieu. En face d’elle, et ce n’est certainement pas par hasard, se dresse le statue de Jeanne d’Arc.

1er diaporama : statue de Françoise Mézière dans l’église de Mézangers (photos prises en avril 2023)

2ème diaporama : Eglise de Mézangers (photos prises en avril 2023)

Sources :

  • Françoise Mézière 1745 – 1794, Une maîtresse d’école à l’échafaud, Abbé J-B Gernigon, Evron, 1922
  • Les martyrs du Maine, ou notice historique sur la persécution à mort que le clergé catholique du Mans a souffert pendant la Révolution française, accompagnée du tableau des opérations du tribunal révolutionnaire de la Mayenne, Théodore Perrin 1830
  • Histoire de la Révolution dans la Mayenne, Abbé F. Gaugain, 1989
  • Monographie d’Evron, Augustin Ceuneau, 1920
  • Quatorze prêtres et quatre servantes de Dieu guillotinés en haine de foi, Abbé A Batard, 1917
  • Les martyrs de Laval, Chanoine A. Batard, 1924
  • Mémoires ecclésiastiques concernant la ville de Laval et ses environs, Diocèse du Maine, pendant la Révolution de 1789 à 1802, Isidore Boullier, 1846
  • Nos martyrs (1789-1799), P. Léopold de Chérancé, 1908
  • Dictionnaire historique, topographique et biographique de la Mayenne de l’abbé Alphonse Angot

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